Matthieu Ricard

« L’altruisme comme antidote fondamental »

Matthieu Ricard né en France en 1946 est l’auteur de plusieurs livres dont Le moine et le philosophe, un dialogue avec son père Jean-François Revel, Plaidoyer pour le bonheur, L’art de la méditation, L’infini dans la paume de la main (un dialogue avec l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan), Plaidoyer pour l’altruisme et Plaidoyer pour les animaux. Matthieu Ricard est moine bouddhiste, auteur, photographe et fondateur de l’ONG Karuna-Shechen. Il est aussi connu comme l’un des interprètes français de Sa Sainteté le dalaï-lama.

Quand on parle de méditation laïque on pense aussi au cycle de pleine conscience, proposé dans son académie Mindfulness. Il s’agit d’y découvrir la pleine conscience bienveillante et d’y approfondir sa pratique. Avec une question importante: comment la méditation peut-elle réguler le cerveau? Pour Matthieu Ricard, il faut d’abord savoir ce qu’on entend par « méditation ». « En Orient, c’est un entraînement de l’esprit et comme dans tout entraînement, votre cerveau va changer très vite », répond-il.

Est-ce que ça peut aider à éliminer ce que vous qualifiez de toxines mentales?

Evidemment, c’est le but principal en Orient. En tout cas, il s’agit de s’en sortir peu à peu et non par des résolutions qui ne tiennent pas la route et qui ne tiennent pas longtemps. C’est se débarrasser de l’animosité, de la haine, de la jalousie, de l’obsession, de l’arrogance; autant de toxines. Pourquoi toxines? D’abord, parce qu’elles intoxiquent votre propre existence en vous rendant dysfonctionnel, malheureux, conflictuel et vous vous trouvez en porte-à-faux et bien sûr toxiques pour les autres, puisqu’on sait très bien que ces états mentaux destructifs sont généralement la source de paroles et d’actions qui vont nuire à autrui.

A ce moment-là, vous situez l’altruisme vraiment comme une sorte d’antidote?

L’altruisme est un antidote fondamental au pire des toxines mentales que sont la haine, l’animosité, l’égoïsme, l’exclusion et toutes les formes de discrimination et de dévalorisation de l’autre. Ne pas être concerné par le sort de l’autre, c’est ce qui pourrait s’appeler de l’égoïsme.

Diriez-vous que votre rencontre avec des maîtres spirituels vous a permis de voir ce qu’il y avait au bout du chemin? Ces hommes vous ont-ils vraiment ancré?

Oui, pour eux, c’est une évidence. On voit effectivement ce qu’un être humain peut devenir, non pas par intercession immanente ou divine, mais, simplement, par le fait d’actualiser le potentiel extraordinaire que nous avons tous en chacun de nous, mais qui reste à l’état latent tant que nous n’avons rien fait. Le Dalaï-Lama est sûrement la personne que l’on connaît le mieux en Occident à ce sujet, mais, la plupart des Maîtres auprès desquels j’ai vécu, sont absolument du même calibre spirituel.

Dans votre livre, vous expliquez qu’on ne se lève pas un matin en pensant qu’on va passer la journée à souffrir…

Je crois que les gens qui pensent que le bonheur est quelque chose qui vient un peu comme un bonus, ou qu’il y a beaucoup de choses plus intéressantes dans la vie, s’ils savaient que leur vie était vouée au mal-être et à la souffrance, se diraient: « A quoi bon vivre »? Quoi que l’on fasse, que ce soit un combat pour la justice afin de remédier aux inégalités sociales, que l’on soit un artiste ou autre chose, on imagine toujours un mieux-être au bout du compte et que tous nos efforts seront récompensés pour quelque chose qui en vaut la peine. « Qui en vaut la peine » est peut-être une définition du bien-être. Le bien-être ou le bonheur n’est pas une succession de sensations plaisantes, ce qui serait plus une recette pour l’épuisement qu’autre chose. J’ai voulu rendre un peu d’espoir en lieu et place de ces tsunamis de mauvaises nouvelles qui nous font sombrer dans le syndrome du mauvais monde. Le monde va d’ailleurs déjà beaucoup mieux. Depuis vingt ans, on est passé de 1,5 milliard de personnes sous le seuil extrême de la pauvreté à 750.000 millions et d’ici 2030, si ça continue, avec le programme des Nations-Unies, il n’y aura plus de pauvreté extrême sur la planète. C’est une bonne nouvelle tout ça!

Quand vous redescendez de votre ermitage et revenez en Europe, est-ce violent, difficile?

Non, et puis, je ne redescends pas pour rien. Je reviens pour la promotion des projets humanitaires dont je m’occupe et pour partager des idées, comme je l’ai fait l’année dernière avec mes amis Christophe André et Alexandre Jollien ou avec Wolf Singer sur le cerveau et la méditation. Ce sont des dialogues enrichissants et en les partageant avec le public, on espère que ce sera une contribution utile à la société.

Dans le domaine de l’éducation, en particulier de la femme, êtes-vous aussi actif?

Au Tibet, on essaie de promouvoir principalement l’éducation des filles, en réaction au fait que s’ils envoient un enfant à l’école, c’est plutôt un garçon. En Inde, l’alphabétisation des femmes adultes est importante. On a des femmes de 60 ans qui sont absolument euphoriques à l’idée d’apprendre à lire. Elles reçoivent une formation professionnelle pour qu’elles aient un métier. Et c’est une composante importante de nos activités. Au Népal, on entraîne aussi des femmes à devenir ingénieures solaires en trois semaines et elles repartent pour électrifier leur village. Elles ont fait une chanson qui dit: « On est venues illettrées, ignares et nous repartons avec une capacité qui nous permet d’aider notre village ».

Il est impossible de ne pas vous demander votre avis à propos de la Birmanie et de ce qui s’y passe…

S’il y a 400.000 personnes qui fuient vers le Bangladesh, c’est clairement parce qu’elles craignent pour leur vie. Il y a eu 1.000 morts, ce n’est pas un génocide, mais ça ressemble à un nettoyage ethnique. Alors, comment se fait-il que ça arrive? Il faut noter que dans les pays bouddhistes, il n’y a jamais eu beaucoup de guerres au nom du bouddhisme. Ceci dit, les généraux se disent bouddhistes, mais, dans l’esprit, ils ne le sont pas. Il y a des extrémistes, des terroristes qui vont à l’encontre de leur propre religion. Il n’y a pas de guerre juste pour le bouddhiste. Et aucun but ne justifie l’emploi d’une violence extrême. Donc, toutes ces personnes-là le font en porte-à-faux avec le bouddhisme. Elles ne peuvent certainement pas s’en recommander et ce qu’on appelle les moines tueurs, n’a aucun sens puisqu’un des quatre principaux vœux monastiques, c’est de ne pas ôter la vie à un autre être. Ceci dit, on a beaucoup critiqué Aung San Suu Kyi, mais il faut aussi admettre que sa position est intenable parce qu’il y a une petite lueur de démocratie. Elle est venue au pouvoir après cinquante ans de dictature où étaient allègrement opprimées toutes les minorités; pas seulement les Rohingyas. L’armée est encore extrêmement puissante. Si elle prend parti contre ces gens-là, ils vont la mettre dehors et s’en donneront encore plus à cœur joie dans le domaine de la répression. Elle a donc très peu de marge de manœuvre. Mais, d’un autre côté, si elle veut vraiment essayer de continuer à mettre le pied dans la porte de la démocratie, c’est un choix absolument déchirant pour elle.

On vous décrit comme l’homme le plus heureux du monde. Vous devez être très heureux, d’avoir mis votre vie « au service »?

Il y a quelques années, j’ai écrit un livre intitulé « 108 sourires ». Il est vrai que dans l’Himalaya, les Tibétains sourient volontiers même dans les circonstances difficiles. Un petit épisode là-bas: nous traversions à gué avec notre voiture, on s’est retrouvés coincés dans la rivière et l’eau commençait à pénétrer par les fenêtres. On est sortis pour aller sur le toit et l’un d’entre nous est tombé dans l’eau glacée. Tout le monde était mort de rire. Je me suis dit, en Europe, on aurait râlé, crié, hurlé…

Propos recueillis par Brigitte ULLENS – info@cathobel.be       

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